En ces premiers jours d'hiver, point de neige mais de denses nuées qui, telles un chapiteau de brume, bannissent les rayons du soleil et maintiennent des frimas pesants, aussi efficacement qu'une porte de réfrigérateur.
Tout à mes pensées, j'entendais la Woltz ruisseler alors que je descendais le long escalier qui s'enfonce sous le grand pont jeté au dessus de la voie ferrée. Quel bonheur, pensai-je, de voir ce cours d'eau traverser la localité où se trouve ma résidence d'hiver. Après avoir franchi la frontière en laissant derrière elle les fagnes dont elle sourd, après avoir baigné bois et prairies, son flot se fait presque impétueux quand elle entre dans le bourg, avant de musarder entre le stade et le terrain de camping, puis de se frayer un passage étroit entre les hauts rochers que les sapins parent en toutes saisons d'un manteau couleur émeraude.
Les cours d'eau ... ils sont comme les artères et les veines de notre beau continent.
Je me souvins de l'époque bien lointaine où j'étais un jeune étudiant à Paris. Les quatre premières années d'enseignement avaient lieu dans un ensemble de bâtiments encore assez modernes qui touchaient presque le jardin du Luxembourg. Les cours avaient lieu dans différents amphithéâtres qui avaient tous en commun d'être dépourvus de toute lumière naturelle. C'était sinistre, inhumain. Alors, quand le planning des cours me laissait des pauses suffisamment longues, je me hâtais d'aller au bord de la Seine.
L'air était plus vif et il y tournoyait toujours quelque mouette rieuse qui criait sa joie de vivre au-dessus des eaux glauques qu'enjambait le Pont neuf.
Là, j'y ai souvent puisé une eau invisible qui me rendait assez de vie pour trouver la force de continuer cette existence studieuse, privée de lumière.
Et puis, quelques années plus tard, je commençai une nouvelle carrière professionnelle à Bruxelles, une ville où un monstre invisible détruisait alors des quartiers entiers de maisons familiales dont on devinait souvent encore le lustre passé de façades "art nouveau", implacablement remplacées par des bâtiments hideux et lugubres que l'on aurait cru venus tout droit d'Union soviétique.
Combien la Seine me manqua alors car Bruxelles n'avait guère qu'un canal sinistre aux eaux noires comme de l'encre.
Il avait cependant eu une Senne qu'on avait eu la piètre idée de voûter à la fin du XIXème siècle. Devant la bourse, il aurait pu y avoir des berges plantées de saules où il aurait fait bon flâner. Mais, sur la pierre tombale de la Senne roule dorénavant une circulation bruyante dont les gaz contribuent à empester une ville où le bon air est aussi rare que l'eau vive !
Paris a commis le même crime avec la Bièvre dont le nom atteste de ce que ses rives furent habitées jadis de castors.
Et Villiers perpétra lui aussi le même méfait. Imaginons ce que serait aujourd'hui cette commune si elle n'avait pas enterré sa vie même, ce rû qui, descendant du bois de Gaumont, la traversait d'est en ouest. Comme il ferait bon rêvasser près de ses berges en écoutant l'eau s'écouler. Des canards et des poules d'eau y feraient la joie des enfants. Les familles se délasseraient aux beaux jours dans la fraîcheur du bois Saint-Denis.
Quand j'étais un petit Villiérain, le crime était avancé mais pas encore consommé. Le rû quittait encore la forteresse, dans laquelle on l'avait embastillé, au bout de la propriété du Comte Léon et de ses voisins. Sans rancune, il nous y a encore salués pendant plusieurs années lorsqu'il nous voyait rentrer de Paris par les trains venus de la gare de l'est.
Puis, Villiers finit par le priver complètement de lumière ... comme moi pendant mes années de faculté ... Combien je comprends ce qu'il ressent, ce pauvre rû qui avait été l'eau vive de tous les Villiérains depuis que des hommes s'étaient établis dans son vallon ... Sa colère n'est-elle pas légitime lorsque, furieux, il sort parfois avec impétuosité des canalisations où on l'a confiné pour rappeler ses droits sur le cours dont la spéculation immobilière l'a chassé ?
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