Si prendre le chemin de fer métropolitain au Château de Vincennes était l'option la plus commode lorsque l'on voulait se rendre au Bazar de l'Hôtel de ville ou à la Samaritaine, on préférait le chemin de fer pour aller aux Galeries Lafayette ou au Printemps.
Il n'y avait alors qu'un seul accès à la gare, du côté nord. En venant de la route du Plessis, on longeait d'abord le grand parking, gratuit naturellement, qui avait remplacé après la guerre un pré longeant le remblais. On arrivait ensuite au bâtiment-voyageurs qui disposait sur la gauche d'un garage à bicyclette.
La gare avait alors l'apparence rassurante d'un pavillon bucolique. Sur ses murs latéraux figuraient deux plaques émaillées à fond bleu indiquant en lettres blanches "Villiers sur Marne - Le Plessis-Trévise".
Bien que la façade donnant sur la place de la gare fût munie de deux grands escaliers, ce n'est point par eux que l'on accédait aux voies mais par une entrée au niveau de la place de la gare elle-même, à gauche par rapport au bâtiment de la gare .
Lorsque l'on entrait, on trouvait les guichets où l'on pouvait acheter les billets mais aussi des panneaux indicateurs de l'imprimerie Chaix qui répertoriaient tous les trains circulant sur les lignes de la région est. Il y avait aussi une petite salle d'attente, défraîchie, chauffée par un poêle. Sur l'un des murs était affiché un plan du réseau du chemin de fer métropolitain permettant aux voyageurs de bien préparer leur trajet dans Paris. Et la vétuste salle disposait aussi d'un moderne appareil distributeur de friandises. J'aimais beaucoup les pastilles de réglisse "les quatre as" sur lesquelles figuraient en relief l'un des quatre symboles des cartes à jouer. Il y avait aussi des billes noires dont j'ai oublié le nom dont j'étais très friand et toutes sortes d'autres tentations sucrées.
En dehors des heures de pointe des jours ouvrés, il n'y avait tout au plus qu'un train par heure.
A son approche, l'accès au passage souterrain vers le quai central, noirci par des lustres de passages de locomotives à vapeur, était donné par un employé qui poinçonnait les billets car l'accès aux quais n'était pas libre en ce temps-là.
Depuis le début des années 60, les locomotives à vapeur du type 141 TB avaient été remplacées par des locomotives diesel de type BB 66000 en tête des trains de banlieue. En revanche, jusqu'à la moitié de la décennie, les trains express et les trains de marchandises continuèrent à être tractés par tout ce que la région est avait encore de Pacific, de Mikado et de Mountain dont les coups de sifflet si caractéristiques s'entendaient jusque dans la maison de mes grands-parents, en un temps où Richard Anthony chantait "que c'est triste un train qui siffle dans le soir ..."
Et le train arrivait. Malgré sa moderne locomotive, il se composait encore des voitures est couleur vert bouteille dans lesquelles il fallait se hisser car elles étaient fort hautes. Et c'est bien cela qui les rendaient si agréables pour le bambin que j'étais car, depuis le petit compartiment non-fumeur latéral, on avait une vue imprenable sur la paysage familier qui se déroulait.
Les voitures étaient encore chauffées à la vapeur. Par temps froid, il montait, avec un bruit de cocote-minute mijotant sur le réchaud, des fumerolles bien blanches des câbles qui reliaient les voitures entre elles.
Elles semblaient glisser sur les rails plutôt que rouler. Les sièges faisaient penser à un caillebotis de bois. Ils n'étaient guère moelleux mais maintenaient fermement les dos fatigués.
Au début, le paysage n'était guère avenant car, après le rû de la Lande qui serpentait derrière les derniers pavillons de Villiers, Champigny sur Marne n'offrait au regard au mieux que des friches délaissées avec au loin un vaste terrain rempli d'épaves d'automobiles. On entrevoyait ensuite les masures indigentes du sinistre bidonville. Mais, après le pont sur la grande ceinture extérieure, Champigny se présentait sous un jour meilleur avec ses cités-jardins ouvrières et ses petits pavillons de banlieue.
Lorsque la grande ceinture intérieure nous rejoignait, la vue devenait grandiose avec d'abord la rive campinoise de la Marne aux guinguettes ceintes de verdure, puis les arbres majestueux parant l'île dans laquelle, selon ma grand-mère, s'était retranchée la criminelle bande à Bonot. Le train commençait alors à freiner alors que l'on voyait les hôtels cossus de la rive nogentaise et sa piscine.
La gare de Nogent sur Marne était alors un bâtiment de bois peint en blanc. Il disposait d'une gare marchandises attenante et d'un faisceau de voies où divers wagons attendaient d'être chargés ou déchargés.
Après le coup de sifflet, le train reprenait sa route. Après les pavillons du nord de Nogent, il y avait à perte de vue des petits jardins ouvriers. Le site est absolument méconnaissable. Là où croissaient paisiblement des poireaux et des navets, des camions venus de toute l'Europe défilent, sur l'autoroute qui cerne la voie ferrée, en un flot ininterrompu sur fond de buildings aussi modernes qu'impersonnels.
Le train ralentissait à nouveau en longeant de petits pavillons de meulières et arrivait dans la grande gare de Rosny-sous-Bois au coeur de la commune.
Et puis, les portes se fermaient en coulissant doucement. Les essieux cliquetaient sur les éclisses. A nouveau, des jardins, des arbres, des potagers ; quelques cabanes et abris de bois pour toute construction.
Le train s'engageait dans une courbe sur la gauche et longeait les premières maisons de Noisy le sec après être passé au-dessus de la voie en provenance de Strasbourg. Il ralentissait alors pour entrer dans la gare de la commune, d'apparence alors moderne, quoique fort disgracieuse.
A partir de là, le paysage changeait du tout au tout. Toutes les voies avaient été électrifiées et l'on voyait un triage à perte de vue tandis que, sur la gauche, se succédaient avec monotonie des usines et des hangars. Après avoir franchi le canal de l'Ourcq, le train descendait et longeait les voies où étaient garées les rames vides, attendant d'être utilisées pour de prochains trains.
On pouvait y voir, parmi des voitures d'express et des voitures-lits françaises, des voitures allemandes, autrichiennes et parfois même tchèques et polonaises.
Puis le train entrait lentement dans la gare de Pantin, la dernière étape avant la ville-lumière.
Il faut toutefois bien reconnaître que l'entrée dans Paris par la Villette n'était alors guère lumineuse. Sur la droite, ce n'étaient que grands gazomètres tandis que, sur la gauche, des entrepôts de briques se miraient dans le canal.
Après avoir dépassé la petite ceinture, on ne voyait plus que des voies où attendait le matériel moteur. Il y en avait alors de tous les types, des modernes locomotives électriques vertes, les BB 16000 attelées aux rapides et aux express vers Strasbourg et Luxembourg et les 16500 pour les trains de banlieue vers Meaux ; des locomotives diesel tantôt bleues, tantôt vert bouteille et encore nombre de locomotives à vapeur d'apparence noire.
Puis le train ralentissait, passant d'aiguillage en aiguillage, jusqu'à longer le quai final de l'arrivée.
"Paris-est, ici Paris-est" ...


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