est un peu comme dérouler une pelote de laine dont on a en main le bout du fil.
Après deux ans avec mes parents à Maison-Carrée, ma grand-mère, venue en vacances, m'avait ramené avec elle à Villiers sur Marne, dans la maison où j'avais ouvert les yeux.
Je suppose que nous avions atterri un week-end. C'est mon oncle Jean-Claude et sa jeune fiancée Jocelyne qui étaient venus nous chercher avec leur DS 19 noire à l'aéroport d'Orly. Le ciel était gris. J'étais content de retrouver l'intimité des cieux de pluie après deux années de lumineux azur presque ininterrompu. Sur le trajet, je vis pour la première fois de ma vie les nouvelles DS munies de quatre phares à l'avant et dont les deux petits se déplaçaient dans la direction des roues. Ces voitures étaient une sorte de summum.
J'avais 6 ans et demi, l'âge du cours préparatoire et de la grande école.
Selon les indications trouvées sur internet, la rentrée des classes avait eu lieu le vendredi 15 septembre cette année-là. Mais peut-être ne suis-je allé à l'école que le lundi suivant. Je n'avais pas du tout la notion du calendrier, évidemment.
Pourtant, je m'en souviens très bien de ce premier jour. Mon grand-père m'avait d'abord conduit, à pied, à l'école Jean Jaurès. Lumineuse, colorée, elle m'avait fait la meilleure impression. Mais, malheureusement, pour quelque obscure raison qui m'échappait complètement, nous dûmes reprendre la route après que mon grand-père s'y était entretenu avec une dame.
Je tenais d'une main mon petit cartable, tandis que mon grand-père me tenait de l'autre. Comme il pleuvait! Nous étions dans un quartier où je ne reconnaissais rien. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes sur la droite pour monter une côte. Sur la gauche, il y avait une grande construction circulaire noire qui m'intriguait fort. "C'est un gazomètre" tenta de m'expliquer mon grand-père mais je n'eus évidemment pas la moindre idée de ce dont il s'agissait.
Nous longeâmes ensuite un bâtiment de meulières. Nous entrâmes dans une cour. C'était donc ma nouvelle école. Je me vois encore au côté de mon grand-père, lequel parlait à ma nouvelle institutrice, puis me laissa seul dans la classe silencieuse.
Madame Maïstrassi, c'était le nom de l'institutrice, m'assigna une place. Il n'y avait que des garçons dans cette classe. Je ne sais plus du tout comment se déroula le reste de cette première journée. Mais je me souviens de cette classe d'apparence ancienne qui me paraissait d'autant plus grande que j'étais encore si petit. Nous étions dans le bâtiment qui longeait la route de Combault. Les pupitres me paraissaient très hauts. Chaque écolier disposait d'un encrier de faïence blanc logé sur sa droite dans une cavité creusée à cet effet dans le pupitre car nous allions apprendre à écrire au porte-plume. L'institutrice était assise à un bureau qui nous dominait depuis un petit estrade. Derrière elle, il y avait un tableau noir.
Je me souviens qu'il y avait dans cette classe une odeur très particulière et familière que j'aimais. Elle était mêlée de la suave odeur de nos petits pots de colle blanche, peut-être aussi de celle de cette encre bleu marine qui s'aheurtait à former des taches presque indélébiles sur mes petits doigts. Il y avait aussi de grands taille-crayons noirs dont le haut avait la forme arrondie caractéristique de certaines horloges.
J'avais appris les lettres et les chiffres à l'école maternelle, ce qui me donnait un petit avantage. L'institutrice nous montrait des mots écrits à la main sous la représentation dessinée de l'objet qu'ils désignaient. "Lunettes" et "pêche" furent parmi les premiers mots qu'elle nous enseigna. Elle nous apprenait aussi à compter avec des jetons et des réglettes.
Nous avions une récréation le matin et une autre l'après-midi. Ce sont elles qui me donnèrent l'occasion de faire connaissance de mes nouveaux camarades dont j'entendais les noms à l'appel des présences qui accompagnait chaque reprise: Jérôme Aftalion de la rue Quirin, Gérard Anderche de la rue de l'Union, Marc Anscieau de l'avenue Pierre Dupont, Franck Berton, Franck Bourgoz de la rue de la Mission-Marchand, Jean-François Campario de l'avenue des Elzevirs, Didier Caroff de la rue du Lac, Tristan Dumontier, Eric Jaquet de la rue Fortier, Manuel Monteiro, Mateo de la rue de l'Union, Le Mauf, Parisot, Joël Saint-Viteux, Daniel Tardiveau du chemin des Nangues, Christophe Verpilier ... parmi ceux que je n'ai pas oubliés.
Le soir, je restais à l'étude jusqu'à 18 heures. Elle était tenue alors par Monsieur Duparc, le Directeur qui habitait un pavillon faisant face à l'école, de l'autre côté du chemin qui la bordait sur le côté est. Cet homme était d'une sévérité dont les écoliers d'aujourd'hui ne sauraient avoir idée. Pour mon malheur, je confondais le chiffre 3 et la lettre E ainsi que leur orientation respective. Quand l'implacable instituteur constatait mes fautes à cet égard, il m'administrait un coup vif de sa règle de métal sur le bout de mes doigts. Je doute encore de la vertu pédagogique de la méthode qui me plongeait dans la plus extrême angoisse.
A la fin de la journée, je rentrai à la maison avec des "grands" voisins, notamment les enfants du tapissier Vetu et de la famille Duval. Mais nous faisions aussi un bout de chemin avec Daniel Tardiveau qui habitait le chemin des Nangues.
Nous avions d'ailleurs deux trajets. La plupart du temps, nous empruntions la route de Combault dont l'étroit trottoir était longé d'une sorte d'irrégulier talus de terre que les garçonnets prenaient évidemment le plus grand plaisir à gravir, s'imaginant parcourir la crête d'une montagne. Puis, nous tournions par l'avenue du Val Roger, parée de beaux pavillons cossus enchâssés dans de grands jardins arborés. Arrivés au parc que nous appelions des trois marronniers, encore qu'il y en eût encore quatre alors, nous descendions ensuite l'avenue des Mousquetaires. Sur la droite, il y avait des boxes que pouvaient louer les automobilistes du quartier démunis de garage. Un peu plus bas, sur la gauche, il y avait un terrain non bâti où croissaient de grands arbres, puis une papeterie-mercerie dont je vois toujours la vitrine exposant fièrement ses boites de crayons Carandache aux couleurs vives. Ensuite, on trouvait alors une petite épicerie de quartier qui vendait notamment du chocolat Poulain et des pochettes-surprises.
Là se trouvait le seul axe de circulation qui pouvait présenter un risque pour des petits enfants, la route du Plessis que parcourait l'autobus 206, la seule ligne qui desservait Villiers à l'époque. Une fois cette artère traversée, il ne me restait plus qu'à remonter la calme rue où se trouvait le pavillon de mes grands-parents.
C'est sans doute le soir de ma première journée que mes grands-parents ou mes oncles m'apprirent que j'allais à l'école dite du Bois de Gaumont, décidément un bien joli nom. Outre mon grand-père, ma mère et ses deux frères y avaient été écoliers avant moi.
Bien que je n'y prisse jamais le moindre repas, ce qui était un grand soulagement car j'étais sans doute le plus difficile des enfants de ma classe pour ce qui était de l'alimentation, j'avais pris en affection l'employée âgée qui s'occupait de la cantine, Madame Durier et son inséparable bicyclette, aidée de Madame Moireau, originaire de l'Alsace et que je vis ensuite longtemps aux messes de la chapelle du Bois de Gaumont, toujours accompagnée de sa soeur Madame Dumas.
L'école disposait alors d'un préau où nous nous abritions par temps pluvieux, ce qui était fréquent. Certains écoliers y laissaient les bicyclettes avec lesquels ils venaient à l'école. La cour principale comportait quatre grands arbres. Je crois que c'étaient des tilleuls. Sur la gauche, il y avait un bâtiment de bois peint en blanc que nous appelions "le chalet". C'est là que nous suivîmes les premiers rudiments de cours de gymnastique jusqu'à ce que, l'année suivante, ouvrit un nouveau gymnase avenue de l'Europe où nous conduisait Madame Becker, le professeur d'éducation physique. Le chalet ne servit plus ensuite qu'aux leçons de musique à laquelle nous nous exercions avec des flûtes de bois, encore qu'il y eût différents autres instruments auxquels le professeur de musique recourait à l'occasion, notamment un xylophone et un métallophone qui me fascinaient.
Le chalet délimitait aussi, à l'ouest, la cour des grands, les écoliers des deux cours moyens, qui avaient leurs récréations à un autre moment que nous.
Je devais rester cinq ans dans cette petite école alors si provinciale, protectrice comme un douillet cocon. J'y suivis le premier cour élémentaire avec Madame Tacheau, la première année de mixité qui s'était accompagnée d'une refonte des secteurs scolaires de la commune, de sorte que tous les camarades de la rue de l'Union allèrent dorénavant dans l'école Jean Jaurès. Il n'y eut plus qu'Eric Jaquet et moi à rester à l'école du Bois de Gaumont des écoliers habitant en deçà de la route du Plessis.
La deuxième année de cour élémentaire fut suivie avec Madame Renon. C'était une classe très particulière car la moitié des camarades y suivaient un cours moyen de premier niveau.
J'eus mon propre cours moyen de premier niveau avec Mademoiselle Castelloti et ma dernière année avec Monsieur Renon. Avec lui, ce fut presque un bond de quatre ans en arrière car il avait une si vive passion du foot ball qu'il s’efforçait de n'avoir que des garçons dans sa classe. Le critère n'était d'ailleurs pas très judicieux car j'avais pour ma part la plus vive aversion pour le sport sous toute ses formes, dégoût que je partageais avec mon camarade Jean-François. Malgré cela, je garde un excellent souvenir de cette année-là car, abandonné aveuglément à sa passion, Monsieur Renon ne s'occupait pas de nous deux pendant les cours de gymnastique, ce qui nous permettait de les passer à jouer avec les cinq ou six filles en déshérence dans notre classe.
Ces nouvelles camarades qui nous avaient rejoints à partir du premier cours élémentaire s'appelaient notamment Nathalie Babou, Isabelle Dupeira, Françoise Genin, Christine Guillot, Brigitte Lenoir, Nathalie Lormier, Catherine Martineau, Sylvie Moreau, Hélène Pautet, Agnès Pereira, Murielle Rotstein, Nathalie Semaille, Claudine Tissier, Florence Treffaut ...
Et bien sûr, les petits garçons sont volontiers attentifs aux voitures. Nos instituteurs garaient les leurs dans le chemin des Nangues. C'était toujours une Coccinelle Volkswagen crème qui venait amener et chercher Mademoiselle Castelotti. Monsieur Renon avait encore une Peugeot 404 vert Prusse. Il eut plus tard une 504. Madame Saunière avait un break Simca 1500, tandis que Madame Assena se déplaçait avec une élégante Caravelle Renault décapotable blanche.
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