samedi 12 janvier 2019

Aller à Paris - via Vincennes

En ce temps là, aller à Paris était, pour les Villiérains de tous les âges, la chose la plus naturelle du monde.

S'il commençait en effet à y avoir des commerces de moyenne surface dans nombre de communes, Paris restait le grand centre commercial de toute l'Ile de France.

Pour se vêtir, s'équiper en outillage, en articles de vacances et de loisirs, Villiers se retrouvait dans les grands magasins du centre de Paris, le Bazar de l'Hôtel de ville, la Samaritaine, le grand magasin du Louvre, sans oublier, bien sûr, ceux du quartier de l'Opéra, les Galeries Lafayette, le Printemps ...

Pour se rendre au centre de Paris, on pouvait encore miser sur l'automobile privée en cette époque où il n'y avait encore que des zones bleues, peu nombreuses. Mais, il n'était pas pour autant facile de trouver une place pour se garer !

Il y avait cependant un moyen fort commode, l'autobus 206 de la RATP.

Nous le prenions en bas de la rue où habitaient mes grands-parents, à l'arrêt des Mousquetaires.

Il se trouvait alors tout près de la rue éponyme, devant la petite épicerie de quartier que remplaça plus tard la tapisserie Vetu.

L'abri, tout de ciment peint en jaune et recouvert de nombreuses strates d'affiches, n'était guère avenant car une âcre odeur d'urine l'empestait le plus souvent.

Nous attendions plutôt à proximité du potelet. En haut de celui-ci, une plaque de métal latérale circulaire, peinte pour moitié en rouge et pour l'autre moitié en jaune, comportait en son milieu l'indice de la ligne en caractères noirs sur fond blanc. Autour de cette sorte de lentille était écrit "faire signe au machiniste".

Le temps me paraissait souvent bien long près du potelet. Mais la silhouette rondelette d'un Chausson finissait toujours par apparaître au loin, là où la route du Plessis tournait vers la gauche en longeant le café Jubon.

Il avançait vers nous en semblant se balancer. Le bas de sa carrosserie vert foncé tranchait avec le ton ivoire de sa toiture tandis que le capot de ligne indiquait invariablement 206 en chiffres blancs sur fond noir.

  
L'autobus freinait doucement, s’arrêtait. Sur la gauche, une grande plaque de métal indiquait "206" en lettres jaunes sur fond rouge, tandis que trois bandeaux logés sous les vitres détaillaient le parcours de la ligne du Plessis-Trévise au Château de Vincennes.

Le chauffeur ouvrait la petite porte avant à deux vantaux. Chaque passager lui tendait un ou plusieurs billets qu'il compostait en tournant le manche d'un petit appareil surnommé "la moulinette".

Puis, il démarrait. Les Chausson n'avaient pas une suspension très élaborée. On y ressentait beaucoup les mouvements de la carrosserie. Les petites vitres qui compartimentaient certains sièges en vis-à-vis cliquetaient contre leur cadre métallique.

Après avoir dépassé la scierie Giraud sur la gauche, nous descendions maintenant la route du Plessis tracée entre des pavillons aux grands jardins arborés.

On laissait alors la rue du Docteur Filloux sur la droite dont les terrains étaient encore vierges des grands immeubles que construirait plus tard "Notre Cottage". L'autobus vrombissait dans la rue sinueuse à la circulation alors très peu dense !

Après avoir longé sur la gauche la boulangerie Charpentier et la boucherie Esposito, le Chausson s'immobilisait devant la coiffeuse, à l'arrêt Georges Demesy.

Il reprenait ensuite son trajet entre villas et pavillons tranquilles d'une petite commune encore bien provinciale.



Un feu tricolore l'obligeait souvent à marquer un arrêt avant de s'engager sous le pont sombre et étroit du chemin de fer de Paris à Mulhouse. Mais, il retrouvait vite la lumière et, après avoir salué le moderne salon de coiffure sur la droite, il virait à gauche dans le boulevard de Mulhouse, entre une boulangerie à gauche et le Monoprix à droite.

Puis, il arrivait sur la place de la Gare. Il ralentissait, passait devant la pharmacie, les deux cafés qui se faisaient face des deux côtés de la rue Louis Lenoir et s'arrêtait doucement devant le cinéma de Villiers.




Beaucoup de voyageurs descendaient à cet arrêt mais il en montait presque autant.

Le Chausson reprenait doucement sa route, se plaçant dans la file d'automobiles qui attendaient le passage au vert du feu tricolore. Souvent, cela me donnait l'occasion de contempler la merveilleuse vitrine du bazar de la gare. La plupart du temps, elle était remplie de modèles réduits Dinky toys qui reproduisaient fidèlement la plupart des véhicules de tourisme roulant à l'époque. Mais, pendant l'Avent, un circuit de trains de la marque Jouef avec bloc automatique lumineux, gare et quai constituait une sorte d'apothéose.

Si la file d'automobiles était moins longue, c'est devant le magasin d'instruments de musique que nous attendions. Je regardais avec admiration les belles guitares électriques que grattaient avec plus ou moins de talent tant de jeunes gens en cette décennie inaugurée par le twist, le madison, le locomotion et les joyeuses chansons des yé-yé.

Enfin, le feu passait au vert. Après avoir aperçu, non sans la plus vive appréhension, le cabinet du Docteur Ouyoun qui m’administrait régulièrement des vaccins, à mon plus grand effroi, je voyais notre Chausson s'engager dans la rue Gallieni qu'il semblait gravir avec peine.

On y contemplait encore de familiers pavillons de meulière parés d'arbres majestueux. L'autobus cédait le passage aux véhicules venant de la poste puis s’arrêtait à l'arrêt de la mairie, muni lui aussi d'un sombre abri de ciment.

Il fallait ensuite attendre à nouveau que le feu passe au vert. Sur la gauche, il y avait un marchand de vélosolex et de motocyclettes. L'autobus opérait ensuite un difficile virage à gauche puis poursuivait son chemin dans la route de Paris. A partir de la rue Briand, le paysage redevenait pavillonnaire. Nous marquions un bref arrêt à "Beausejour", puis nous repartions.

Cette fois, il n'y avait plus de construction mais de grands champs exploités par des maraîchers. Oui, il y avait alors des tracteurs agricoles à Villiers !

La route devenait une belle allée ornée de platanes. La chaussée pavée faisait vibrer les vitres de l'autobus. Sur la droite, s'étendait alors une grande scierie. Il était rare que l'autobus s'arrêtât à l'arrêt "les Clotais", alors au milieu de nulle part. Par contre, il y avait généralement un ou deux voyageurs qui montaient à "Marais". Après le pont au dessus de la grande ceinture extérieure, il n'y avait plus guère de pavillons mais de petits immeubles construits directement le long du trottoir.

Nous arrivions alors à la Fourchette de Bry, absolument méconnaissable aujourd'hui. L'attente au feu tricolore me paraissait bien longue. Puis l'autobus arrivait à son dernier arrêt, commun avec la ligne 106, avant de commencer son trajet direct jusqu'au terminus.




Le passage à niveau de la grande ceinture intérieure venait d'être remplacé par un passage inférieur qui donnait aux lieux un aspect moderne qui tranchait avec la grisaille des immeubles de Champigny. Malgré le trajet direct, un feu tricolore nous imposait souvent d'attendre au carrefour Général de Gaulle-Stalingrad.

Ensuite, nous repartions vers la fourchette de Champigny. Il nous arrivait alors de doubler un 106. Cette ligne était alors exploitée avec de vieux Somua du début des années 50. Comme ceux du 206, les bandeaux du 106 étaient jaunes sur fond rouge, montrant ainsi qu'il s'agissait d'une "ligne-soeur".

Après la fourchette de Champigny, le trajet devenait commun avec celui du 108 et du 208 qui, eux, avaient des bandeaux rouges sur fond blanc.

Une fois arrivés à la limite de Joinville-le-pont, la chaussée était à nouveau pavée et elle le restait jusqu'au terminus. J'aimais la belle place de Verdun et les verts ramages de ses nombreux arbres.

Le large pont de Joinville paraissait très moderne. Après l'avoir franchi, notre autobus tournait sur la droite. Il montait la petite rue en sens unique puis s'engageait sous le pont du chemin de fer de la Bastille.

Nous étions arrivés dans le joli bois de Vincennes. Comme le toit de notre Chausson était ajouré de sortes de hublots, on voyait bien les branches que les grands arbres tendaient comme un dais de verdure protecteur au-dessus de nous.





Les pavés du bois de Vincennes faisaient vibrer notre autobus bien plus que les chaussées empruntées précédemment. Cela devait bien incommoder maints passagers mais cela enjouait au contraire le petit garçon que j'étais alors et je n'étais guère impatient que nous arrivassions au terminus.

Mais il se profilait inéluctablement, je le savais bien.

Beaucoup d'automobilistes garaient leur voiture des deux côtés de l'avenue de Nogent. J'admirais les chauffeurs qui pilotaient un si large véhicule sans jamais heurter la moindre automobile, bien minuscule en comparaison.

L'autobus ralentissait, virait légèrement sur la droite et s'immobilisait parmi ses nombreux frères qui prenaient, comme lui, un peu de repos avant de reprendre leur route dans l'autre sens.

Un très grand nombre de lignes convergeaient alors au Château de Vincennes et le petit garçon s'émerveillait de la diversité des couleurs des bandeaux, qui aux lettres blanches sur fond noir, sur fond émeraude ou sur fond azur, qui aux lettres jaunes sur fond azur ou sur fond noir, qui aux lettres bleues sur fond blanc ou sur fond jaune. Il y en avait vraiment pour tous les goûts.

Nous descendions et nous hâtions de rejoindre l'entrée du chemin de fer métropolitain. La ligne de Vincennes au Pont de Neuilly était alors la plus moderne. Elle disposait d'un matériel sur pneus unique au monde.



Nous montions dans l'une des rames en attente et nous nous installions sur l'une des banquettes. Les rames avaient alors une première classe répartie entre deux voitures. Là se trouvait le petit compartiment qui avait notre préférence.

Puis les stations s'égrenaient de façon plutôt monotone, Bérault, Saint-Mandé Tourelle.

A la Porte de Vincennes, il y avait encore quatre voies remontant à l'époque où cette station était le terminus de la ligne. Puis Nation, Reuilly-Diderot.

La station de la gare de Lyon avait une apparence différente, vaste et comportant sur la gauche un raccordement vers la ligne qui se terminait alors à l'église de Pantin.

Ensuite, la rame s'engageait lentement dans une courbe serrée sur la droite. Après avoir pris ensuite un peu de vitesse, elle ralentissait à nouveau pour pénétrer lentement dans la station de la Bastille, le seul point de la ligne où l'on voyait la lumière du jour et, furtivement, le canal Saint Martin.

Encore quelques minutes et quelques stations et nous serions arrivés dans les grands magasins ...






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